CHAPITRE IX
J'ai peine à expliquer ce qu'est l'échange de sa forme humaine contre sa forme-lir. Il n'existe pas de mots pour décrire cette fusion de l'homme et de l'animal. Je ne comprenais pas comment j'avais pu vivre avant, si vide, si incomplet ; une ombre de ce qu'est un guerrier cheysuli.
Pendant que j'étais sous ma forme de loup, j'étais un loup. Pas un homme, pas Niall, pas le prince d'Homana. Simplement un loup, jouissant d'une liberté telle qu'il est difficile de l'imaginer.
Car un guerrier, sous sa forme humaine, n'a pas la perfection de l'animal qu'il devient quand il se métamorphose.
Je commençai à comprendre. A présent, je voyais pourquoi ma race était si arrogante, si sûre de sa place dans la tapisserie que tissent les dieux. Les Cheysulis sont la trame d'Homana. Si on les supprimait, la substance même de la vie s'effondrerait.
Et Homana serait perdue.
Quelle responsabilité ! C'était à cela que mon père était confronté jour après jour : tenter de faire une harmonieuse tapisserie avec des fils disparates.
J'appris à penser et à sentir comme un loup. Je découvris à quel point la chair humaine nue est vulnérable ; combien la peau épaisse d'un loup est plus résistante. Je perçus des sons et des odeurs que je n'avais jamais connus. Je sus enfin ce qu'était la vie, comme ne peut pas le soupçonner un homme sans lir.
Je pensai à ce que j'avais été : sans lir, non élu, l'ombre d'un homme, sans âme.
Je pensai à Rowan ; un respect nouveau naquit en moi.
Dieux, je vous remercie de m'avoir donné ce lir.
Serri m'apprit que la métamorphose est une affaire de responsabilité et d'équilibre. Il fallait, m'enseigna-t-il, garder une certaine compréhension de son moi. Sans elle, un homme ayant pris sa forme-lir peut, sous le coup de la colère, se montrer imprudent et détruire ce fragile équilibre. Il risque alors de basculer dans la folie et de rester à tout jamais sous sa forme animale.
Mais cela serait-il si mauvais de conserver pour toujours ma forme-lir ?
Serri me répondit qu'un humain, né humain, était destiné à le rester. Si la balance penchait trop d'un côté, les dieux se vengeraient.
Oui, c'était un échange. Pendant que l'homme prend son apparence animale, sa coquille humaine est confiée aux puissances de la terre, dont la magie nous permet d'emprunter la forme-lir pour la durée nécessaire. Les racines des Cheysulis plongent profondément dans la terre.
Je pensai aux a'saii, qui voulaient revenir aux jours des Premiers Nés, et qui s'y prenaient si mal. Ne réalisaient-ils pas qu'ils risquaient de détruire la prophétie qu'ils prétendaient défendre ?
Mais les fanatiques sont trop souvent aveuglés par leur vision. Leur dévouement, qui serait admirable en d'autres circonstances, en devient mortellement dangereux.
Comme il avait failli l'être pour moi.
Cela suffit. Le temps de la réflexion est passé.
— Tu m'as enseigné ce que je devais savoir, dis-je à Serri. C'est le moment de partir.
Tu as appris une petite partie des choses utiles, lir, répondit Serri. Ne t'abandonne pas trop vite à l'ivresse de la réussite.
— Serri, tu es pompeux comme un diplomate !
Je me penchai et tirai doucement sur son oreille pour lui indiquer que je voulais me mettre en route. Il était temps que nous nous rendions à la Citadelle.
C'est une longue marche.
— Qui parle de marcher quand nous pouvons courir ?
Aussitôt, je pris ma forme-lir.
Quelle joie de se dégager des liens de l'apparence humaine pour prendre celle du loup !
Nous courûmes ensemble, comme deux frères.
Les gardes du Mujhar déboulèrent dans les broussailles, épées au clair.
Pris par surprise, je réagis avec les instincts d'un loup. Je bondis par-dessus un arbre renversé et je me cachai derrière une souche. Serri m'y rejoignit.
— Là ! cria un des soldats. L'avez-vous vu ? Le loup blanc !
— II y en avait un autre, mais pas blanc. Gris ou argenté, je ne sais pas.
Puis Ian, Tasha bondissant à ses côtés, morigéna ses hommes.
— Nous ne sommes pas sur la piste de loups, capitaine. Nous cherchons le prince d'Homana.
— Je sais, dit l'homme. Mais devons-nous ignorer un loup blanc quand nous en apercevons un ? La peste...
— Nous ne sommes pas sûrs que la peste soit propagée par ces animaux, dit mon frère. Et puis, combien y a-t-il de loups blancs chez nous ?
Oui, j'étais blanc quand je prenais ma forme-lir. Au début, cela m'avait inquiété. Les albinos d'une portée sont toujours tués, car l'albinisme est synonyme de faiblesse. Mais Serri m'avait assuré que j'étais blanc, pas albinos. J'avais les yeux bleus, pas rouges. Mon ouïe était intacte.
Bref, il n'y avait pas de défaut en moi.
J'entendis un des gardes marmonner :
— On reçoit une bonne récompense pour la peau des loups blancs.
— Risquerais-tu la peste pour une pièce ou deux ? demanda son voisin.
— Non. Mais pour dix, je le ferais peut-être.
— Continuons, dit mon frère. Nous cherchons un homme, pas un loup. Je suis sûr que le Mujhar donnera plus de dix pièces d'argent à celui qui retrouvera son héritier.
Quelqu'un murmura quelque chose à propos d'un « cadavre ». N'aimant pas beaucoup qu'on me croie mort, je repris ma forme humaine et je sortis de ma cachette.
— Quelle récompense aura l'héritier s'il se retrouve lui-même ?
— Rujho ! Par les dieux, rujho, tu es vivant ! Nous te croyions mort. Nous avons trouvé les restes de ton cheval, une partie de tes affaires...
— Oui, je suis vivant. Ian, je n'avais pas l'intention de vous inquiéter...
— Il me suffit que tu sois en vie. Je ne suis pas ton jehan. Ce sera à lui de te réprimander.
— J'avais des raisons. Dans un moment, tu comprendras. ( J'allai auprès du capitaine. ) Officier, rapportez immédiatement au Mujhar et à la reine que je vais très bien, et dites-leur que je rentrerai dans quelques jours. J'ai quelque chose à faire avant.
— Mon seigneur..., dit l'homme, hésitant.
— Allez-y, capitaine, ordonnai-je. Ne tardez pas plus.
— Mon seigneur, pardonnez-moi, mais... Un instant, je vous ai pris pour Karyon.
— Vous l'avez servi, n'est-ce pas ? Vous le connaissiez ?
— Pas personnellement, non. Je n'étais pas assez gradé, à l'époque. Mais je l'ai servi. Mon seigneur, maintenant que vous portez la barbe, votre ressemblance avec l'ancien Mujhar est encore plus frappante.
Je souris.
— Allez-y, capitaine. Dites-leur que l'héritier est en vie.
Je me tournai vers Ian.
— Je te le jure, je n'avais pas l'intention de vous inquiéter.
— Mais tout le monde s'est fait du souci pour toi. J'ai vu dans quelle humeur tu étais avant de partir. Quand nous avons trouvé ton cheval, nous avons pensé qu'une bête sauvage t'avait attaqué.
— C'était le cas. Une bête sauvage nommée Ceinn.
— Ceinn ! Qu'a-t-il à voir avec tout ça ?
— Il a failli réaliser ses désirs. Niall mort, et Ian obligé d'accepter le trône...
— Rujho...
— C'est la vérité. Tu pourras le lui demander quand tu le verras.
Ian me regarda un long moment. Je le vis froncer les sourcils.
— C'est ma barbe, dis-je.
— Non. Enfin, oui, mais pas seulement. Il y a autre chose. Tu es... plus dur.
— Je suis devenu un peu plus adulte.
Je me penchai et caressai Tasha, qui me salua de sa façon habituelle, en fourrant sa tête sous mon menton.
— Tu es toujours aussi adorable, dis-je. Si Ian se fatigue de toi, tu peux venir me trouver...
Mon frère grogna.
— Je sais. Tu ne risques pas plus de te lasser d'elle que moi de Serri. Ian, aimerais-tu que je te présente mon lir ?
Avant qu'il ait le temps de répondre, j'appelai Serri à travers notre lien mental. Puis je me mis en devoir d'observer les réactions de mon frère.
Il resta immobile un long moment. Enfin il s'agenouilla dans les feuilles mortes.
— O loup, dit-il, leijhana tu'sai d'avoir fait de mon rujholli un homme complet.
Il posa une main tremblante sur la tête de l'animal.
Il se leva, presque maladroitement.
— Comment ne m'en suis-je pas aperçu ?
— Comment aurais-tu pu, Ian ? Je n'en savais rien moi-même.
— J'ai souffert aussi de la maladie-lir. J'ai senti le vide, le besoin qui pousse un garçon à s'enfoncer dans la forêt pour trouver son lir. J'aurais dû comprendre !
— C'est vrai et je te maudis de ne l'avoir pas fait. A présent, pouvons-nous nous rendre à la Citadelle ? J'ai des choses à voir avec Ceinn et les autres a'saii. Je veux régler la question de ma position d'héritier. Désormais, le clan m'acceptera plus facilement.
— C'est possible, mais les fanatiques homanans ? Ton lignage est désormais apparent. Ta magie n'est plus cachée. Cela leur donnera une raison supplémentaire de protester.
— Cela ne leur donnera pas le Lion.
— Niall, as-tu oublié que tu es resté à Erinn et à Atvia plus d'un an ? Puis, à peine rentré, tu disparais de nouveau un bon mois. Tu as donné aux rebelles homanans toutes les occasions de gagner du terrain dans la lutte pour le Lion.
— Le bâtard de Karyon, dis-je amèrement.
— Oui, le bâtard de Karyon. Niall, il a commencé à lever une armée.
— Le bâtard ? Comment peut-il faire ça ?
— Il veut s'emparer du trône.
— Mais... notre père est le Mujhar.
— Ne comprends-tu rien à la politique ?
— Et toi ?
— Je sais au moins ce que cela signifie. En ce moment, il rassemble une armée et enflamme l'opinion publique en sa faveur...
— ... Et quand il aura ce qu'il veut, il saisira le Conseil homanan pour qu'il ratifie un changement d'héritier, terminai-je, ravi de voir quelque surprise dans le regard de Ian. Bien entendu, le Conseil, sous la conduite de notre père, refusera de lui donner raison...
— ... Et ce sera la porte ouverte à la guerre civile. Mais tu oublies quelque chose : le Conseil est composé d'Homanans ayant servi à l'époque de Karyon. Ils risquent de préférer son fils à son petit-fils.
— Mais il n'est pas cheysuli.
— Et alors ? Il suffit de le marier à une femme de la lignée adéquate.
— Une Cheysulie, dis-je. Mais qui accepterait cela ? Je suis l'héritier légitime !
— Gisella serait ravie. Si tu es mort, pourquoi refuserait-elle l'occasion d'être quand même la reine d'Homana ?
Oui, Gisella en était capable. Et elle était de la bonne lignée : voilà pourquoi j'avais été obligé de l'épouser.
— Gisella ! dis-je amèrement. Par les dieux, pourquoi n'est-elle pas morte au moment de la chute de sa mère ?
— Niall ! fit Ian. Ainsi, tu es au courant ! Tu sais que...
— Qu'elle m'a ensorcelé ? Oui. Je l'ai compris à l'instant où mon lir m'a trouvé. Le sort qu'elle m'a jeté devait avoir des origines ihlinies, pas cheysulies. Ian, si tu savais ce qu'ils m'ont obligé à faire !
— Je le sais, dit-il, me serrant dans ses bras. Ils m'ont forcé à regarder quand tu allumais le feu.
— Ils sont tous morts, à cause de moi. Ils m'ont forcé à donner l'ordre de tuer Liam, Shea... Deirdre...
Ma voix se brisa. Je tombai à genoux dans l'herbe piétinée.
— Ils m'ont obligé à assassiner Deirdre...
Ian s'agenouilla à côté de moi.
— Rujho... Si tu l'aimais à ce point, je suis vraiment désolé pour toi.
— C'est toi qui parles d'amour ?
— Il existe, quoi qu'en dise la coutume. Crois-tu qu'il n'y ait pas d'amour entre notre jehan et sa cheysula ?
— Mais... Il y avait d'abord Sorcha. Ta mère.
— Oui. Elle est morte il y a bien longtemps. Aucune loi ne dit qu'un guerrier ne peut pas aimer une autre femme.
— Pas moi ! Par les dieux, je n'aimerai jamais Gisella !
Il soupira.
— Non. Je crois qu'aucun homme ne le pourrait, à part son jehan. Car Alaric l'aime. Et il ne se pardonne pas de l'avoir rendue comme elle est.
— De la compassion pour l'ennemi ?
— Pour le jehan. ( Il attira ma tête contre son épaule, un geste d'affection fraternelle. ) Tu as raison, rujho. Nous devons aller à la Citadelle. Tu as désormais le droit de porter ton or-lir.
C'est mon droit. L'or-lir, Serri !
Oui, c’est ton droit de le porter.
J'éclatai de rire.
— Alors, allons-y !
— Nous n'avons qu'un cheval, rujho. Tu es trop lourd pour monter avec moi...
— Qui parle de chevaucher ?
Un instant plus tard, j'étais redevenu un loup blanc.
J'entendis Ian jurer, parce qu'il aurait bien aimé faire de même, s'il n'avait pas eu sa monture avec lui.
Quel Cheysuli préférerait aller à cheval quand il peut se métamorphoser ?
Il y a une telle liberté dans la forme-lir...